CH du 4/4/2026 : Sur les traces d’un globe-trotteur
On appelait ça "La coopération".. ; voilà quelques souvenirs...
avec en fond bien sûr "Le Boléro" de Ravel...
... et quelques précisions sur le vocabulaire local ou technique,
pour la partie "Libye" d’abord :
*la Jamahiriya" nom donné par Khadafi à la forme du nouvel Etat qu’il avait créé (comme on dit "la République")
*Hadj : titre donné à celui qui a fait le pèlerinage de La Mecque. Ce titre très respecté permet d’obtenir certains avantages
*walid : prénom signifiant Force, Espoir et Renouveau
*djebel : montagne ou ensemble de montagnes
*les Qadhafa : groupe ethnique auquel appartenait Khadafi
*QSAR : technique de modélisation informatique qui prédit l’activité des composés chimiques en fonction de leur structure
*oued : cours d’eau à débit irrégulier, plus ou moins abondant selon les
saisons
*Djeffara : plaine du sud tunisien qui s’étend jusqu’en Libye
*ASM : (lutte )Anti-Sous-Marine ; est "ASM" tout équipement de lutte sous marine
*"cabaner" : s’écraser en argot militaire
... puis quelques notes très personnelles de l’auteur ... :
* Il ne faut pas le dire trop fort, Kadhafi était un méchant officiel pour l’occident. Nous (les français) avons fait le nécessaire pour l’éliminer, l’humilier de la façon la plus basse qu’il soit. Je pense que les agents français présents durant ce massacre moral, ont du mal à dormir, enfin s’ils ont une conscience !
*- En 1973 un Boeing 727 de la Libyan Arab Airlines, piloté par J. Bourgès ingénieur d’Air France, égaré dans le mauvais temps, au dessus du Sinaï est abattu par l’aviation militaire israélienne, il y a une centaine de civils à bord dont l’intégralité des archéologues libyens. A partir de là le gouvernement incapable de contrôler les sorties de pièces rares interdira toute sortie de pierres du pays. Je ne dû la sortie de roses des sables qu’à la négligence des douanes.
* La Libye était, avant Kadhafi un pays très pauvre, illettré. Pour donner du travail au maximum, les plus arriérés étaient faits policiers, attention, uniquement à l’intérieur du pays, dans ces multiples contrôles où on vérifie si la femme à côté de vous était bien votre femme et si vous aviez des papiers. J’ai circulé pendant plus de 6 mois avec un document qui expliquait que j’avais perdu mes papiers. Il arrivait que le policier ne sache même pas dans quel sens lire la lettre. Heureusement il y avait des tampons. Ça leur suffisait.
*Sur l’aérodrome militaire de Nimes-Garons les acheteurs de Bréguet Atlantiques d’occases avait dû mettre une garde permanente pour empêcher nos techniciens d’échanger des matériels en bon état contre d’autres matériels HS sur leurs appareils. Dans une autre société, les sous traitants, peu contrôlés envoyaient en réparation des matériels en parfait état et nous les renvoyaient comme réparés ou plus rentables comme neuf. Le système de gestion prévoyait bien d’enregistrer les numéros de série mais personne n’était en charge de ce travail !
*- Après la défaite italienne les occidentaux s’étaient partagés la Libye, la France avait récupéré le Fezzan ( Sebha, Ghat, Ghadames, Derdj) qui avait l’avantage de faire un lien entre l’Afrique du Nord et l’Afrique centrale, de l’Algérie au Tchad. Les troupes Françaises avec Leclerc ayant libéré cette partie de la Libye, considéraient être chez elles. Vers 1955, US et GB, déjà unis contre nous, feront tout pour nous dégager. Un député français contestera la possibilité de trouver du pétrole dans cette région (alors qu’on en avait déjà découvert). GB et US installeront Idriss, un pantin que le jeune colonel Kadhafi dégagera aisément. La Libye était alors le pays le plus pauvre du monde
* les chargés du désamorçage et déminage étaient en général des repris de justice, c’était la rédemption par le sang ; pour approvisionner les postes le long de la frontière avec le Tchad, les militaires employait des repris de justice. Avec des ânes et des mulets ils devaient faire les derniers kilomètres avant la frontière.
Un militaire français qui revient du Tchad où il a servi à protéger la frontière, m’explique que chacun essaie de dégommer les ravitailleurs. Ils n’y arrivent pas toujours, mais souvent. Dans d’autres circonstances on appellerait ça des meurtres, mais nous sommes le camp du bien...
*Je me souviens de la « Une » dithyrambique dans le journal Causette glorifiant deux femmes voilées brandissant fièrement leur Kalachnikov.
Où sont elles aujourd’hui ? au mieux troisième femme d’un Hadj, entourées d’une nuées de gamins, au pire éliminées par leurs « frères » de combat pour éviter la contagion de leur combativité...
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... et puis le texte intégral (mais bref) évoquant l’arrivée au Nigéria :
"Notre rôle était d’équiper une école polytechnique à Bauchi, capitale de l’état du même nom, au nord est du pays. Officiellement c’était la première d’une série, chaque état devant être équipé d’une telle école. Le problème est qu’il ne suffisait pas de signer un contrat avec de multiples zéros, il fallait aussi être payé.
L’avion venant de Paris se posait vers 18h00 sur Mallam, l’aéroport international de Kano. A l’arrivée il était préférable de prendre une chambre d’hôtel et d’attendre le lendemain pour faire la route. Le lendemain un taxi me conduisait à Bauchi, à près de 300 kilomètres en passant par Birnin Kudu et Ganjuwa.
La réalisation de cette route avait été confiée à deux entrepreneurs. Pour le premier lot entre Kano et Birnin, un entrepreneur des pays de l’est avait été choisi, pour le deuxième lot un entrepreneur local avait été sélectionné. La première partie était totalement terminée mais pour la seconde l’entrepreneur n’avait pas eu assez d’argent, il n’avait pas pu macadamiser la route.
Sur une première moitié de sa portion il avait terminé la préparation, le sol était en-caillouté fin et tassé, sur la dernière partie il avait juste tracé la route au bulldozer, on roulait sur de la latérite, sur de la tôle ondulée.
A cette époque la vie au Nigeria était assez agitée. J’ai appris plus tard que l’armée cessait de bombarder les faubourgs factieux de Kano vers 17h00 et recommençait le lendemain en début d’après midi.
Trouver un taxi était relativement simple, ils étaient abondants. Les villages recevaient une aide pour cultiver des légumes et pour élever un peu de bétail. L’état leur livrait d’importantes quantités d’engrais, mais il leur était beaucoup plus rentable de revendre cet engrais au Niger, l’état y était moins généreux, puis d’utiliser l’argent gagné pour acheter une voiture.
Deux, trois habitants se relayaient pour faire le taxi, ça rapportait plus d’argent au village. Le plus dur était d’obtenir qu’ils n’aillent pas trop vite. Je leur proposais un supplément si je ne voyais jamais le compteur dépasser les 100 à l’heure. Sur le macadam ou sur la partie empierrée ça allait mais sur la « tôle ondulée « , sur la partie en latérite, pour éviter les vibrations les conducteurs montaient à 120 à l’heure, la voiture bougeait comme un galet sur une toile cirée, elle n’avait aucune adhérence. Pour arranger le tout il y avait l’histoire du collier de pneu :
En cas d’accident avec des morts, les autochtones attrapaient le conducteur et parfois les passagers, les entouraient de pneus et y mettaient le feu, perspective désagréable. Il faut dire que s’ils appelaient la police, à peine hors de vue ceux ci demandaient un bakchich et libéraient les conducteurs mis en cause.
En général je négociai à 120 nairas le trajet, 100 pour la course, 20 pour ne pas dépasser les 100km/heure. Le salaire d’un instit était de moins de 150 nairas par mois. La course commençait par une série de prières puis la disposition des grigris. Après la sortie de Kano nous avions un premier contrôle de police, même chose avant d’arriver à Bauchi.
Le système de contrôle était simple, six ou sept fûts métalliques barraient la route, deux étaient vides les autres remplis de cailloux. L’un des contrôles avait été déplacé d’une centaine de mètres, une camionnette avait essayé de forcer le passage, elle avait raté les bidons vides et c’étaient viandée sur les fûts de gravier.
En pleine pampa il n’y avait personnes pour évacuer les mourants ni les cadavres, alors ils avaient déplacés le barrage. Les contrôles mobiles, une voiture en travers de la route, étaient plus corruptible, pour l’un deux j’ai du donner 20 nairas d’avance au chauffeur, 10 pour l’aller, 10 pour le retour.
Une habitude là bas, mettre un billet de 10 nairas dans son passeport, ça facilite les contrôles.
Dans les faubourgs, souvent le long de la route des hommes accroupis dans leur djellaba. Ils font leur besoins au milieu de la circulation.
Aux feux, un cul de jatte mendie une petite cuvette1 coincée entre son épaule et son cou.- On trouve partout ces cuvettes chinoises jaune avec une grosse fleur bleu ou rouge. Il se déplace sur ses points fermés et ne peut donc pas tenir sa cuvette Dès qu’il a une pièce il fonce vers une matrone qui cuisine dans un grand faitout au bord de la route, elle prend la pièce, lui verse une ou deux louchées de brouet qu’il s’empresse de manger sans dégager la cuvette puis il repart à la quête.
Des personnes, hommes ou femmes, assises l’air très affairé et très appliqué. Elles restent de long moment quasi immobiles. Avec une allumette elles enroulent un ver qui se glisse sous leur ongle. Les enrouler sur cette allumette est le meilleur moyen pour s’en débarrasser sinon ils continuent leur progression et selon la vox populi peuvent monter jusqu’au cœur. Perspective désagréable.
Que ce soit à Kano, à Bauchi ou à Jos les hôtels étaient architecturalement très différents mais leur fréquentation étaient similaire, des commerciaux, des techniciens en déplacement pour des sociétés occidentales et célibataires géographiques. Dans tous il y avait un dancing et c’est bizarre un dancing dans un hôtel, surtout qu’ils ne ménageaient pas les décibels.
Autre similitudes, un peloton de jeunes filles traînaient dans les alentours, les plus audacieuses sirotant une bulle longuement, très longuement, attendant qu’un chaland se propose pour payer le verre. Ce n’était probablement pas des professionnelles mais des jeunes filles délurées et disponibles. Ici l’occident est encore un eldorado.
Après l’expérience des taxis j’avais choisi de passer la première nuit à Kano puis de louer une voiture, une 504, chauvinisme et bon choix pour faire la route jusqu’à Bauchi. Cette voiture, non climatisée étant très fiable sur les routes locales. En ville, aux feux, je n’ai pas le souvenir de stop, il fallait systématiquement remonter les vitres et verrouiller les portes, malgré la chaleur, pas à cause des moustiques mais à cause des vendeurs ambulants, il y en avait des dizaines, les mains s’introduisaient par les vitres, ils ouvraient les portes1A Lagos il était conseillé de ne pas s’arrêter aux feux ni aux injonctions des gens en uniforme si on ne voulait pas être dévalisé ou pire enlevé, contraint de payer une « amende »......
Dans les villes que je fréquentais, Kano, Bauchi, Jos, Kaduna la circulation était anarchique, mais pas plus que dans certaines villes d’Italie, il fallait juste penser à mettre un billet dans son passeport . J’avais très vite appris le mot de passe, c’était le nom du chef de la police, différent selon la ville. On le plaçait dans la conversation avec le policier, il manifestait son mécontentement mais vous libérait.
A Bauchi j’ai été logé à l’hôtel, puis chez le directeur de l’école polytechnique. Ce directeur, un breton, avait laissé sa femme en Bretagne et chaque semaine il lui expédiait un courrier qui mettait deux mois à arriver et il allait régulièrement à Kaduna pour lui téléphoner. C’était la ville la plus proche équipée d’un téléphone.
A un moment il s’est laissé séduire par une jeune fille délurée et audacieuse, ses coups de fil et courrier se sont espacés. On ne sait comment sa femme a été alertée et est venue à l’improviste lui rendre visite. Le téléphone arabe fonctionne là bas et il a échappé de peu... Il avait un boy probablement du Sénégal et parlant Français, il le soudoyait pour qu’il donne de fausses informations à sa femme qui de son coté le soudoyait pour espionner son mari. C’était une véritable rente de situation !
Enfin nous obtenons une villa louée. Notre villa était gardée nuit et jour par un guerrier armé d’un arc. Avant d’entrer il fallait se signaler et se faire reconnaître car il était réputé ne jamais manquer son coup. Il vivait dans la cour de la villa avec sa jeune femme et leur enfant qui avait moins de deux ans, il refusait d’entrer dans la maison mais avait aménagé un appentis. La mère donnait le sein au petit sous notre fenêtre et quand elle mangeait elle mettait un peu de nourriture dans une cuvette dans laquelle le bébé piochait avec ses mains.
A Bauchi il y avait une petite communauté française, de jeunes étudiants, quelques techniciens, c’est eux qui m’avaient informé sur les us et coutumes locales. Je leur avais racheté un petit 4x4, une Suzuki équipée d’un moteur deux temps. Grâce à eux et la Suzuki j’ai pu visiter la région, hors des sentiers battus. Cette voiture permettait de traverser de petites rivières, avec quelques précautions. En parallèle, à une dizaine de mètres, un hadj sur sa mobylette traversait le même cours d’eau, un gamin le poussait pour qu’il puisse traverser sans descendre de sa mob et sans salir sa gandoura.
Pour téléphoner il fallait aller jusqu’à Kaduna, à près de 500 km. La route traversait une bonne partie du Nigeria, allant des régions musulmanes et animistes aux régions catholiques et animistes en passant par les régions protestantes et animistes. La seule chose sur laquelle les religions abrahamiques étaient d’accord c’est que les animistes n’existent pas, pour être plus précis ils n’ont aucun droit ; et musulmans, chrétiens ou protestants tous sont d’accord pour les faire disparaître. Être d’accord pour massacrer les animistes n’empêche pas les religieux de s’entre massacrer à la moindre occasion.
Sur la route de Kaduna je m’arrêtais pour la nuit à Jos, très haut plateau la température était presque froide les hôtels faisait très cottage anglais.
Une belle route permet d’aller à Kaduna depuis Jos. À environ 100km de Jos un immense pont enjambe un lac et grimpe la montagne. J’ai été pris par un orage au milieu de ce pont, aucune visibilité, contraint d’utiliser la voie de gauche et de me coller au muret séparant les deux sens de circulation pour éviter d’être chassé par le flot qui dévalait la pente et d’être basculé par dessus le parapet qui faisait bien fragile à cet endroit, cent cinquante mètres au dessus de la vallée.
Le Nigéria est un pays curieux. Bourré de phénomènes, de faits anodins pour les habitants, extraordinaires pour les visiteurs : les éclairs zèbrent le ciel en silence, les pluies diluviennes démarrent et s’arrêtent soudainement, à côté nos giboulées de mars semblent une rosée, les lions roupillant sur la falaise, les crocodiles bouts de bois, les éléphants impolis, les pintades comme moineaux en colonie très bruyante, enfants vendeurs à la sauvette…
Une curiosité, les baobabs. Un baobab poussant dans un baobab gigantesque ;
Nous étions chargé d’installer une école polytechnique et donc de livrer une énorme quantité de matériels divers allant de la vaisselle pour la formation de barmen à des machines outils : tours, presses, plieuses, cisailles, traçeurs pour cartes géographiques. mais aussi un four automatique fabricant de A à Z des baguettes de pain,
... Je ne sais pas si ces machines étaient utiles pour les étudiants mais les professeurs pouvaient facilement les rentabiliser."